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Rencontre avec Yared Zeleke, le réalisateur de Lamb

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Rédigé le Mercredi 7 Octobre 2015 à 17:51


En vue de la sortie du film Lamb le 30 septembre dernier dans les salles françaises, nous avons eu l’opportunité d’aller à la rencontre du réalisateur, Yared Zeleke. Actuellement en promotion à Paris pour son film, nous avons pu discuter des motivations derrière ce film, de son affection pour sa grand-mère et son pays l’Ethiopie, des difficultés durant la production et de la nécessité de films reflétant la grande diversité de l’Afrique.


Yared Zeleke, mai 2015, à Paris © ALAIN JOCARD / AFP
Yared Zeleke, mai 2015, à Paris © ALAIN JOCARD / AFP
C'est avec un sourire et une chaleur généreuse que notre rencontre avec le réalisateur éthiopien Yared Zeleke s'est déroulé. Heureux de partager son film avec le public français et le monde, il se révèle ambitieux et pressé de donner une autre représentation de son pays. Ainsi, élever le potentiel artistique et créatif d'un pays dont l'industrie cinématographique peine à offrir une diversité des genres. Lamb est le premier pas vers une longue carrière pour le réalisateur. Rencontre...

Black Movies Entertainment: Les membres de la rédaction ont vu votre film et l’ont adoré. Puisque c’est votre premier film, d’où vous est vu l’idée d’écrire et réaliser ce film ?

Yared Zeleke: L’idée s'inspire d'une perte survenue pendant ma jeunesse. En effet, à l’âge de 10 ans, j’ai laissé derrière moi ma maison, ma communauté, ma famille et surtout ma chère grand-mère qui m’a élevé afin d’immigrer aux Etats-Unis. Lorsque cela m’est arrivé, je n’ai pas compris. Malgré mon voisinage très pauvre, j’ai vécu avec beaucoup d’amour et de couleurs. À cette époque-là, je ne savais pas que l’Ethiopie était en situation de guerre, puis la famine a touché le nord-est du pays. Le pays était confronté à beaucoup de problèmes. Mais en tant qu’enfant, on ne perçoit pas tout ça. Tout semble aller pour le mieux. C’est la raison pour laquelle, j'ai souhaitais aborder ce sujet en parlant de cette perte très douloureuse. Puis, une chose que peu de gens comprennent, est que la grande majorité des Éthiopiens vivant là-bas et ne veulent pas quitter leur maison. Tout simplement parce que c’est leur cocon, là où résident les gens qu’ils aiment. C’est leur identité. Quand on te coupe de tout ça, c’est très douloureux. Il y a cinq ans, lorsque ma grand-mère est décédée, la douleur de notre séparation m’est revenue. C’est avec cette douloureuse réminiscence que l’idée d’écrire ce film est arrivée.

BME: Ce film signifie votre première expérience en tant que réalisateur et scénariste, parlez-nous de cette expérience.

Y.Z.: Écrire et mettre en scène sont étrangement deux choses totalement opposées. Je n’y avais jamais pensé avant de m’y mettre. Écrire requiert à être seul, isolé du reste du monde. Alors que la mise en scène requiert l’opposé : on est à l’extérieur, avec une horde de personnes vous posant mille et unes questions et voulant votre opinion. Deux chaos opposés. Bien que par le passé, j’écrivais déjà des courts-métrages, ce fut ma première expérience en tant qu’auteur d’un long-métrage. Ce fut très prenant et très effrayant, je dois l’admettre. Cela vous consume physiquement et mentalement. Chaque jour compte. Si un jour de tournage se passe mal, cela bouleverse l’entière période de tournage. On doit faire attention à tous les aspects du tournage en quelques jours, dans un environnement difficile et en prenant gare à ce que la pureté et l’émotion du film restent intactes.

BME: Comment s’est passée votre collaboration avec les acteurs ? Étaient-ils professionnels ou amateurs ?

Y.Z.: Mon travail avec les acteurs fut assez naturel. C'est une question de communication et d’ouverture d’esprit. Il faut savoir, donner et recevoir. J’ai vraiment apprécié le travail effectué avec les acteurs. Ils étaient pour plupart amateurs. Ce film était pour certains, leur première expérience professionnelle à une telle échelle. Certains des acteurs ne comprenaient pas le mécanisme derrière une telle production. Le village où il réside, dans le nord de l’Ethiopie, ne possède pas d’électricité. Il a fallu leur expliquer le déroulement et les détourner du chaos qu’est un plateau de cinéma. Je tâchai de leur expliquer aussi clairement que possible les scènes en leur rappelant qu’il s’agissait juste de reconstituer les moments de leur vie quotidienne. Par exemple, la scène du thé avec les voisins. Cela fait partie de leur culture, de quotidiennement boire le thé avec les membres de la communauté.

BME: Décririez-vous ce film comme une lettre d’amour à votre pays ?

Y.Z.: C’est une jolie façon de le décrire. Je n’y avais jamais pensé. Je vais sûrement vous la piquer. Mais oui, on peut clairement dire que ce film est une lettre d’amour à mon cher pays.

BME: C’est une des choses que l’on retient en sortant de votre film. On se met à réfléchir à comment on aimerait représenter notre pays d’origine.

Y.Z.: C’est intéressant à entendre. Et je pense que c’est une des choses que le cinéma africain a besoin. On a besoin de films réalisé et écrit par des gens du pays. La majorité des films, présent au box-office éthiopien, provient de l’étranger.

BME: Revenons au tournage du film, avez-vous fait face à beaucoup de difficultés ?

Y.Z. : Énormément. L’Ethiopie est un pays brut. Comme je le disais, il n’y avait pas d’électricité là où nous tournions. Les villageois présents sur le tournage n’ont jamais vu un plateau de cinéma de cette ampleur et par conséquent ne comprenait pas le processus de création d’un film. Puis, le pays a pour majorité une population chrétienne orthodoxe. Par conséquent, notre séjour pouvait leur faire penser que nous étions des missionnaires. Peu de gens le savent, mais l’Ethiopie était chrétienne bien avant l’Europe. C’est pourquoi cette religion est très importante pour eux et ils en sont très protecteurs. De plus, le pays n’a jamais été colonisé. Donc il y a toute une tradition de protection et de préservation de l’identité culturelle et traditionnelle. Enfin, les acteurs ont été plusieurs fois attaqués par les animaux présents sur le plateau. C’était vraiment un chaos, mais à la fin tout s’est déroulé comme prévu.

BME: Vous mentionnez la difficulté de tourner dans un environnement brut. Comment s’est déroulée la pré-production ? Comment avez-vous décidé de tourner dans cette région en particulier ?

Y.Z. : La pré-production nous a pris environ 6 mois. Ce qui consistait principalement à auditionner plus de 7 000 acteurs et actrices. Être financé pour un film revient à être très méticuleux. C’est une chance dans une vie. C’est pourquoi je me suis efforcée de recruter les bons acteurs. Puis il fallait aussi visiter les différents lieux de tournage. L’Ethiopie est un pays très vaste (cela revient à la taille de la France, l’Espagne et le Portugal) et divers. Mais ça n'a rien de surprenant quand on connaît le continent africain. Puis, l’Ethiopie est un pays montagneux, avec très peu de routes praticables. En effet, plus de 70 % des montagnes africaines sont localisées en Ethiopie. Par conséquent, la difficulté fut de voyager à travers ces merveilleuses et profondes vallées. Puis, n’oublions pas que le pays possède 83 langues et 83 groupes ethniques. Je ne connais qu’une d’entre elles. Le souci a donc été de se poser et de chercher une région possédant une beauté sauvage et naturelle mais en même temps accessible par véhicule. Par chance, nous avons été aidés par une Néo-zélandaise, résidente du pays, depuis maintenant sept ans. Amoureuse du pays, elle organise des visites touristiques « Tattoos Tours » et connaît le pays et ses secrets par cœur. Elle nous a été d’une très grande aide.

BME: Il y a une scène dans votre film qui aura su toucher de nombreux spectateurs : il s’agit du moment où Ephraîm réalise qu’il doit laisser Chuni, sa brebis, s’en aller. Cette scène semble représenter le moment que chacun est amené à ressentir dans sa vie : devoir abandonner et renoncer à ses rêves d’enfants ou même à ses rêves d’adulte. L’écriture de cette scène a-t-elle été difficile pour vous ? Surtout quand on sait que ce film est quelque peu autobiographique.

Y.Z.: C’est intéressant d’entendre votre interprétation et votre sentiment personnel face à cette scène. Dans un sens, je suis chanceux d’avoir pu faire un film dont le contenu a pu avoir impact sur quelqu'un. C’est une sorte de connexion entre le spectateur et moi. Mais oui, je pense qu’il s’agit de renoncer à une personne, à un endroit ou à une idéologie. Même si on reste relié et affecté par cela, la perte reste souvent profonde. C’est pour cela, je pense, que j’ai voulu faire ce film : c’est poser ce dilemme. Vais-je enfin renoncer et avancer ou vais-je me laisser emprisonner par cette peine.

BME: Il serait intéressant de voir les réactions parmi les adultes et les enfants. La conclusion pourrait être différente.

Y.Z. : Je pense aussi. Même si je n’ai pas écrit ce film dans cet objectif, il serait intéressant de voir comment ces deux catégories d’âges perçoivent le film.

BME: Un des personnages les plus intéressants, quand on pense au message du film, est celui de Tsion. Rebelle, ambitieuse et passionnée, son personnage serait-il une extension du jeune Yared Zeleke vivant avec sa grand-mère ?

Tsion, la cousine rebelle et passionnée
Tsion, la cousine rebelle et passionnée
Y.Z. : On ne m’a jamais posé la question, mais je pense que dans un sens, elle l’est. En effet, elle pense différemment des membres de sa famille et de sa communauté. Tout comme moi, elle est progressive. Mais je ne pense pas avoir confronté ma famille aussi intensément qu’elle. À la différence de la famille de Tsion, la mienne n’était pas si traditionnelle et stricte que ça. Je me suis rebellé, mais pas autant qu’elle. Puis, sa condition n’est pas la même. C’est une fille, vivant dans une région rurale, où on attend d’elle qu’elle se marie et ait des enfants. Alors qu’elle rêve d’éducation supérieure et d’urbanisation.

BME: Sortons du film et parlons de la réception du public et des critiques. Vous êtes en pleine tournée promotionnelle. Vous êtes passé par Cannes, Milan et Toronto. Comment ressentez-vous cet accueil ?

Rencontre avec Yared Zeleke, le réalisateur de Lamb
C’est merveilleux. Je suis encore une fois très reconnaissant de pouvoir présenter mon premier film à une telle échelle. On ne s’imagine jamais écrire un film dans l’objectif d’expérimenter tout ce qui m’arrive actuellement. Le festival de Cannes fut une expérience très positive. La réception du public et des critiques a été bonne. Mais ma plus grande satisfaction fut l’avant-première du film dans l’une des plus grandes salles de cinéma à Addis-Abeba, en Ethiopie, avec la présence de nombreux éthiopiens. L’ambassadeur américain et l’ambassadeur canadien ont également animé la projection.

Ce film m’a littéralement permis de rencontrer de nombreuses personnes, que ce soit des journalistes ou des spectateurs. Ce que j’espère, c’est que ces expériences et rencontres amèneront les gens à aller voir mon film. Non pas parce que c’est mon film, mais parce que ce film parle d’une partie du monde d’où je viens. Qui de mieux pour en parler. C’est donner une autre image de cette vaste partie du monde. Et malheureusement, c’est ce qui est regrettable dans le cinéma africain, c’est que ce soit trop rare. Toute la complexité, l’histoire et la beauté diverse de ce géant continent est encore aujourd’hui peu compris et connu. Je souhaite vraiment que les Africains et les non-africains voient ce film et entendent ce message. Jusqu’à présent, la réaction des deux côtés a été positive. Cependant, il semble que certaines salles de cinéma sont réticentes à projeter le film. Ce genre est différent de leur programmation. Ils sont habitués au mélodrame, aux comédies romantiques ou aux grandes productions hollywoodiennes.

Il est actuellement dans les salles de quinze pays. Tout cela m’amène à me dire qu’il faut souvent que le monde extérieur pose les yeux sur quelque chose, pour que son pays d’origine le remarque. Puis, si le film a du succès, cela ouvre également les portes à d’autres films du même genre.

BME: Diriez-vous que votre film porte un message politique ?

Y.Z. : Oui, totalement. Un des messages du film porte sur la question du réchauffement climatique. Aux Etats-Unis, par exemple, c’est un débat en cours. Pour les fermiers éthiopiens (ce qui représente 85 % des Éthiopiens), c’est une réalité quotidienne. L'Ethiopie n’est pas un désert. Grandissant aux Etats-Unis, on me répétait souvent que je venais du désert alors que je n’en ai jamais vu de ma vie. L'Ethiopie à un environnement très vert et un climat pluvieux régulier. Et c'est toujours le cas, le climat change à grande vitesse. Les périodes de sécheresse et d’absences de pluies amènent la population à la famine. Cette année fut une année de grande sécheresse. Cependant, comme le gouvernement fournit de la nourriture aux habitants, aucune information n’est relayée. Par conséquent, la question du réchauffement climatique et l’implication du gouvernement éthiopien restent des sujets importants. Il en est de même pour la question de l’éducation des jeunes filles éthiopiennes. Mais malgré tout cela, je suis fier de mon pays. Peu de gens le savent, mais l’Ethiopie fait partie des rares pays à faire cohabiter paisiblement les communautés chrétiennes et musulmanes. Fait assez rare de nos jours.

BME: Généralement, les jeunes réalisateurs ont toujours un ou deux réalisateurs auxquels ils aiment prêter leur affiliation à un genre particulier du cinéma. Est-ce également votre cas ?

Y.Z. : Si je dois être honnête, non ce ne fut pas mon cas. Il y a tant de réalisateurs, de différents pays et de différents genres cinématographiques que j’admire. Je ne pourrais pas en citer un et dire qu’il m’a influencé dans l’écriture de ce film. C’est pour ça que je pense que mes prochains films seront très différents de celui-là. Le prochain sera d’ailleurs tourné en Ethiopie et il parlera de la réalité, de la dureté, mais aussi de la beauté de la jeunesse éthiopienne. La majorité des citoyens éthiopiens sont âgés de moins de 25 ans.

BME: Avez-vous un message aux lecteurs de Black Movies Entertainment qui n’aurait pas encore vu votre film ?

Y.Z. : D’une part, je serai très honoré de vous compter parmi les spectateurs de mon film. Puis, si vous avez aimé mon film, n’hésitez surtout pas à le partager avec les gens que vous aimez, afin que le cinéma africain ait une chance d’être vu, entendu et soutenu. Merci.

Lamb est actuellement dans les salles de cinéma depuis le 30 septembre. Black Movies Entertainment vous encourage vivement à aller voir un des plus beaux films de l'année. 
Farat SAID SOILIHI


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