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Noire n'est pas mon métier : "Un inconscient et un imaginaire entremêlé de fantasmes et de préjugés que je qualifierais de 'colonial'".

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Rédigé le Mercredi 16 Mai 2018 à 18:39


Il y a peu, 16 femmes, toutes noires et comédiennes/actrices, se sont réunies sous une même plume pour écrire un livre manifeste dans lequel elles témoignent de leurs vécus, de leurs expériences et de leur lutte contre la discrimination constante qu'elles ressentent dans le milieu culturel français. Jeunes, âgées, noires, métisses, elles racontent toutes la même histoire : celle du racisme post-colonial.


16 récits, 1 livre

Merdredi 16 Mai: Toutes les actrices présentes sur le tapis rouge de Cannes pour lutter
Merdredi 16 Mai: Toutes les actrices présentes sur le tapis rouge de Cannes pour lutter
Nadège BEAUSSON-DIAGNE, comédienne, auteure-compositrice, chanteuse et danseuse, elle se décrit comme " Afro-armoricaine ".
Mata GABIN, actrice et comédienne, franco-ivoirienne.
Maïmouna GUEYE, actrice, franco-sénégalaise.
Eye HAÏDARA, actrice, française.
Rachel KHAN, actrice, elle se décrit comme " Afro-yiddish ".
Aïssa MAÏGA, comédienne et actrice, franco-sénégalaise
Sara MARTINS, actrice, franco-portugaise.
Marie-Philomène NGA, actrice, franco-camerounaise.
Sabine PAKORA, actrice, française.
Firmine RICHARD, comédienne, française.
Sonia ROLLAND, actrice, réalisatrice et miss France 2000, française.
Magaajyia SILBERFELD, actrice et réalisatrice, française.
Shirley SOUAGNON, comédienne et humoriste, française.
Assa SYLLA, actrice, française.
Karidja TOURÉ, actrice, française.
France ZOBDA, actrice et productrice, française.


Toutes sont victimes du racisme quotidien. Dans ce livre, elles s'unissent pour raconter le tabou, l'inconcevable, le choquant. Plusieurs disent que le mouvement #Metoo a bouleversé la France en permettant des prises de conscience massives en faveur de la cause féministe et qu'il s'agirait de provoquer le même changement : renverser les codes en dévoilant la parole des victimes pour dénoncer l'agresseur et changer la culpabilité de camp. Ici, il s'agit bien de racisme, le mot doit être nommé, les violences dénoncées, les discriminations condamnées. Ce livre-manifeste utilise la parole combinée de toutes ces femmes pour leur permettre de sortir du statut de victime et de devenir des militantes, pour légitimer leurs propos pour lever ce tabou et pour permettre un changement radical des mentalités dans le monde de la culture. Ici, elles sont actrices, réalisatrices et productrices, qui vivent la discrimination au quotidien. Elles dévoilent les rouages d'un système où avoir une couleur de peau différente est toujours un critère de rejet, un système où l'altérité n'a pas sa place.

Des témoignages poignants et révoltants

Photo prise lors de la soirée de présentation
Photo prise lors de la soirée de présentation
Au fur et à mesure des pages, on prend conscience de l'ampleur du phénomène. Témoignage après témoignage, le récit individuel se transforme de plus en plus, en vécu collectif : pendant l'enfance, à l'école, pendant les castings, sur les lieux de tournages, pendant les campagnes de promotion et les festivals, quotidiennement. Elles alternent sans cesse entre les remarques racistes (" Vous allez bien ensemble avec la bamboula " p.13-21), les plaisanteries déplacées (" Alors on laisse entrer les Noirs maintenant ? ", " Ça va Nadège, c'est pour rire ! " p.19) ou les critères de rejet tout simplement arbitraires et discriminatoires (" Pas assez africaine " ou " trop foncée " p.87-90).

Toutes racontent une histoire différente : le lieu, le tournage, les personnes, mais on peut clairement lier les affaires les unes aux autres. Dans un cas, une actrice est refusée parce que le rôle ne possède pas la mention "comédienne noire", dans l'autre cas, l'actrice refuse d'elle-même, lassée d'avoir à jouer le même rôle dégradant et stéréotypé. Plusieurs se battent par respect pour leur communauté, mais il se trouve aussi que beaucoup sont encore en début de carrière et que plus le temps avance, plus la nécessité de travailler se fait ressentir, elles finissent alors par accepter ces personnages grotesques pour pouvoir vivre. Rachel KHAN dénonce par ailleurs cette précision dans les intitulés des fiches de personnages, si oui ou non, il faut une actrice noire :
" Jusqu'à présent, je n'avais jamais vu ça. Aucune pièce, aucun scénario de film ne détermine que certains rôles sont pour les Blancs. Peut-être qu'être blanc va de soi ? Peut-être que je ne suis pas normale et qu'il faut alors le préciser ? " (p. 48).

"L'imagniaire Colonial"

Noire n'est pas mon métier : "Un inconscient et un imaginaire entremêlé de fantasmes et de préjugés que je qualifierais de 'colonial'".
C'est le titre du chapitre consacré au témoignage de Sabine PAKORA. En France, les représentations des communautés noires semblent appartenir à :  
"Un inconscient et un imaginaire entremêlé de fantasmes et de préjugés que je qualifierais de "colonial". (p.78)

Les personnages noirs ont des caractéristiques très précises, figées dans le temps qui correspondent encore à des stéréotypes coloniaux.
" L'imaginaire des productions françaises est encore empreint de clichés hérités d'un autre temps." (p.11)
 
Le "rôle type" est très clairement identifiable :
"systématiquement en surreprésentation physique : couleur flashy, coiffures exubérantes, explosives, et en même temps, ils sont complètement absents, car on ne sait pas grand-chose d'eux, de leur histoire." (p.78).
 
Plusieurs rôles sont récurrents : l'esclave (sexuelle ou non), la femme de ménage, l'infirmière, la secrétaire, l'immigrée clandestine, la dealeuse, la racaille de cité, la femme au foyer mère d'une famille nombreuse...
"Pour un rôle de médecin, par exemple, on n'est pas appelées. Cela dit, mon amie blonde de 1,80 m elle non plus n'est jamais approchée pour ce genre de rôles, qui semblent être réservés aux hommes mûrs, barbus et grisonnants..." (p.67)
 
En clair, le rôle idéal pour les producteurs et le public français, ce serait :
"le personnage de la Mama dans le film Autant en emporte le vent, planté à l'époque de l'esclavage." (p.80).
Rares sont les rôles qui sortent du lot car la femme noire se doit d'être hyper-sexualisé, d'être un fantasme exotique, dans tous les cas, d'être inférieure et soumise.

Des carrières difficiles pour des situations difficiles

Noire n'est pas mon métier : "Un inconscient et un imaginaire entremêlé de fantasmes et de préjugés que je qualifierais de 'colonial'".
En effet, ces stéréotypes et ces discriminations ont un impact flagrant sur la vie de ces actrices : une notoriété déficiente de par les "petits rôles" proposés, un salaire largement moindre à cause de l'accumulation de rôles secondaires, mais aussi dû à cette discrimination : entre Firmine RICHARD qui parle d'un tournage où elle a été 5 fois moins payée que l'actrice principale pour le même nombre d'heures de tournage et Sabine PAKORA qui parle d'une affaire similaire, il y a quelques années, où les actrices "occidentalisée" aux cheveux lissés ou avec des perruques étaient mieux payées que celles aux cheveux crépus, reléguées au second plan. Il semble que l'on tende de plus en plus vers une assimilation totale de ces communautés, au point d'effacer toute culture ou identité divergente pour les normaliser.
"Il faut que le public nous voie dans des rôles divers et je me bats pour ça." (p. 109).
La lutte Afro-féministe ne semble pas être finie et un long chemin reste à parcourir pour que ces actrices obtiennent la reconnaissance et le respect qu'elles méritent.

La sous-représentation: une problématique générationelle

Les enfants ont besoin de repères pour pouvoir avoir une construction identitaire, il y a alors une réelle nécessité d'avoir des rôles variés auxquels se référer : les super-héros, les parents, les amis, l'entourage en général, et de la même manière, les acteurs et actrices font partie de ce prisme, dans la mesure où ils représentent un univers fantasmé et fictif dans lequel les codes sont différents et les possibilités augmentées. Actuellement, ce manque de représentation de la population racisée en France ne correspond pas du tout à notre réalité :
"Dans ma ville, Paris, les Noirs sont partout. Dans les films, nulle part. " (p.59),

" Au regard de ce qui se passe dans nos maisons, dans la rue, dans les transports, au parc, la crédibilité artistique de nos films est entachée d'un fort anachronisme, avec des phrasés identiques, monochromes, donnant toute valeur au déni et à la négation de notre société dans laquelle heureusement nos amours mêlent nos sangs sans fin. " (p.55)
Le constat est alors sans précédent : il faut développer notre cinéma en accord avec notre société multi-culturelle, user de toutes nos facettes identitaires pour enrichir notre cinéma, nos histoires, pour permettre à nos enfants de s'identifier à des personnages forts qui leur permettront de grandir aisément dans une société tolérante et mixte.
"Nous risquons de devenir des être sociaux complexés " (p.95).
Il ne faut plus que nous cachions une part importante de la population française derrière le stéréotype de l'homme blanc, cis genre, hétérosexuel et de classe aisée.
"Le cinéma français ne m'intéressait pas, je n'arrivais pas m'identifier aux personnages, ni aux acteurs. Je ne m'y projetais pas." (p.101).
Il ne faut plus que ce genre de discours soit possible : élargissons notre mode de pensée, ouvrons nos rôles principaux à des diversités inexploitées pour pouvoir avoir un cinéma réellement représentatif de ses spectateurs.
" Je crois avec le recul que nous avions besoin de ces images-là. Que les Noirs en avaient besoin. Les enfants ont pu se reconnaître dans les enfants de Juliette (son personnage). Cela fait du bien aux gens de pouvoir s'identifier à ces personnages, à la fois ordinaires et positifs. " (p. 83).

L'objectif concret de ce livre-manifeste

Couverture du livre
Couverture du livre
Le but de cette lutte :
"Encourager la communauté afro-diasporique pour proposer d'autres types de héros et d'héroïnes, qui transcendent les clivages sociaux et raciaux habituels, et développer un regard critique sur les rapports de domination. " (p. 81-82).
Le but n'est pas de créer un ghetto et d'exclure la mixité du monde culturel français, mais bel et bien de rendre les productions cinématographiques actuelles plus mixtes, plus respectueuses et plus fidèles à la réalité démographique française. Un rêve partagé par 16 femmes, un rêve qui est sur le point de devenir réalité grâce au militantisme et aux actions de ces actrices qui se battent quotidiennement pour que leur cause soit reconnue.

Sonia Rolland Noire n'est pas mon métier
  • Sonia Rolland Noire n'est pas mon métier
  • Shirley Souagnon Noire n'est pas mon métier
  • Sara Martins Noire n'est pas mon métier
  • Khadja Nin
  • Aïssa Maïga Noire n'est pas mon Métier

Olympe Challot


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