Connectez-vous S'inscrire




[INTERVIEW] Concerning Violence : "J’espère que mon film va encourager les gens à lire Franz Fanon"

Notez
Rédigé le Lundi 24 Novembre 2014 à 12:00


Déjà à l’origine du fameux documentaire The Black Power Mixtape, le réalisateur suédois Göran Hugo Olsson s’est cette fois-ci plongé dans les archives pour donner une seconde vie à un livre de Franz Fanon : Les Damnés de la Terre. L’équipe de BME a rencontré ce talentueux metteur en scène qui s’est donné pour objectif de réveiller nos consciences.



Comment as-tu choisi le sujet de Concerning Violence ?

C’est une coïncidence, l’éditeur suédois des Damnées de la Terre m’a donné le livre en cadeau et j’ai commencé à le lire. Après le premier chapitre, je me suis dit "c’est important" et lorsque je suis arrivé au dernier chapitre j’ai dit "waouh c’est super important". Je me suis dit que tout le monde devrait connaître ce livre. J’ai pris la responsabilité de transformer ce bouquin qui n’est pas un livre de fiction en film, tout en conservant l’essence du texte. 
Je pense que Frantz fanon est une personnalité importante, pas uniquement pour moi mais pour tous. Son propos dans ce livre est destiné aux Européens, Fanon essaye d’expliquer l’oppression aux Européens, des gens qui vivent comme des rois et reines grâce au travail des autres.


Pourquoi avoir choisi d‘ouvrir le film sur cet entretien avec la théoricienne Gayatri Chakravorty Spivak, qui y présente aussi bien le texte de Fanon que le film lui-même ?

Il y a plusieurs raisons à cela. D‘une part, je tenais à ce que le film garde, pour le spectateur, quelque chose de l‘expérience de lecture d‘un essai comme celui de Fanon. Il m‘a donc semblé judicieux de lui donner une préface, tout comme je tenais à ce que le film soit divisé en chapitres. Sartre avait écrit pour ce livre une préface célèbre et très discutable. Je voulais donc qu‘un philosophe contemporain se charge de celle-ci, afin de rétablir certaines choses.

Je trouve que la préface de Jean-Paul Sartre n’est pas bonne et ce qu‘on a beaucoup reproché à cette préface de Sartre, c‘est de se méprendre sur ce que Fanon disait de la violence...

Cette préface a été un vrai fardeau pour le livre. Fanon ne prenait pas parti pour la violence : il en expliquait le fonctionnement. Avant d‘être l‘auteur de ce livre, il a été confronté, en tant que médecin, aux conséquences de la violence qui a eu lieu pendant la Guerre d‘Algérie...

Pour en revenir à la préface du film, ce choix tient également au fait que l‘on ne peut ignorer que le livre de Fanon est vieux de plus de cinquante ans. Malgré sa grande pertinence, il a aujourd‘hui quelque chose d‘un peu daté et il était donc important de le « traduire » pour le public d‘aujourd‘hui.

Le choix de Gayatri Chakravorty Spivak, qui a déjà rédigé plusieurs brillantes préfaces, me semblait d‘autant plus justifié que sa contribution serait riche non seulement d‘un point de vue venu du Sud, mais aussi d‘une perspective féministe dont j‘espère qu‘elle ne fera que gagner en importance dans le futur. 

Le texte de Fanon est très « masculin », jusque dans la langue qu‘il emploie: l‘humanité y est réduite à « l‘homme ». Je pense que l‘intervention de Gayatri Chakravorty Spivak permet d‘établir des ponts entre les mots de Fanon et le présent. Par ailleurs, ce qui me semble intéressant, c‘est qu‘elle n‘y est pas seulement critique à l‘endroit du livre, mais aussi du film lui-même...

J‘aime l‘idée qu‘un film puisse faire, en quelque sorte, sa propre critique. C‘est pour moi un moyen de préserver la liberté du spectateur.

De quoi parle le livre Les Damnés de la terre ?

Le livre nous raconte la dynamique derrière la violence structurée à laquelle sont confrontés de nombreux peuples. En exemple, l’esclavage, le colonialisme, la violence existent toujours. Le live parle de aussi du style de la violence occidentale. Le livre raconte pourquoi le Hamas envoie ses tirs de rockets à Gaza, comment Israël réagit avec cette violence. Il raconte aussi comment les enfants vivent à Gaza et leur possible transformation lorsqu’ils grandiront, ils vivent dans une violence structurée permanente. Il en va de la responsabilité des citoyens européens de voir cette injustice qui continue. Ce vol des ressources, de l’esprit...

Quand je parle de l’Europe, il s’agit aussi des USA, de la Chine et de tous ses pays qui avaient des colonies. Il n’est plus question de la violence des pays, c’est les compagnies qui ont pris le relais et prennent les minerais comme au Nigeria avec le pétrole, c’est du vol.



Ton documentaire utilise des images d’archive filmées par le gouvernement suédois pourquoi ce choix ?

C’était très compliqué pour moi, quand j’ai commencé à faire ce film je voulais utiliser des images contemporaines, des images d’aujourd’hui avec ce texte, mais j’ai été effrayé de ce que pouvaient penser certains personnes de la situation actuelle de pays comme le Pakistan, le Nigeria…

Les gens diraient trop de blah blah, ça serait trop lourd pour aujourd’hui. Concerning violence est d’actualité avec ses conflits comme celui au Burkina Faso, justement Thomas Sankara est dans le film, cela montre comment le pouvoir colonial utilise ses compagnies ; les compagnies françaises ont des employés au Sénégal, c’est incroyable. En tant qu’Européens nous devons essayer de comprendre ce qu’il se passe, nous ne pouvons pas comprendre ce que signifie vivre dans l’oppression, vivre dans la pauvreté. Nous devons essayer de savoir ce que c’est que de vivre dans l’oppression, dans la violence.

Comment est née l‘idée de demander à Lauryn Hill de lire les mots de Fanon ?

Nous avions des amis en commun qui m‘ont appris qu‘elle admirait beaucoup le livre. Il se trouve qu‘elle purgeait à l‘époque une peine de prison, je lui ai donc envoyé une sorte de petit dossier où se trouvaient le script du film et différentes images. Elle m‘a répondu immédiatement, en me disant qu‘elle était justement en train de relire le livre, dans sa cellule. Et elle m‘a proposé, non seulement d‘être la narratrice du film, mais aussi d‘en composer la musique. Malheureusement, elle est sortie de prison trop tard pour que nous puissions enregistrer la musique, mais elle est venue enregistrer la voix dès sa libération.

Comment s‘est passé cet enregistrement ?

Nous avons enregistré sept versions différentes. Spontanément, elle a voulu lire le texte très rapidement, avec le genre de rythme qu‘on trouve dans le hip hop. Cela me semblait trop rapide, mais elle a insisté, en m‘expliquant que ce texte évoquait pour elle un élan de libération, et de célébration, et qu‘il lui semblait logique de le lire up tempo. Un peu comme quand John Coltrane ou Charlie Parker ont découvert les racines africaines de leur musique. Je le comprenais, bien sûr, mais je tenais à ce qu‘elle lise plus lentement parce qu‘il était important que le spectateur puisse saisir facilement les mots de Fanon au cours de la projection

Que voulez-vous que l’on retienne de Concerning violence ?

J’espère que le documentaire va permettre d’encourager les gens à revenir aux livres. Je pense que les gens doivent être curieux et lire plus, des auteurs comme Frantz Fanon doivent être lus. Ce documentaire doit aussi encourager les gens à chercher et à penser par eux même set à faire leur propre conclusion. J’ai reçu beaucoup d’e-mails de gens qui me disent merci parce qu’ils savent maintenant comment présenter Frantz Fanon à leur étudiant, c’est une introduction à Fanon.

En début d’année, le film a été montré à Sundance. Que retenez-vous de cette expérience ?

C’est une expérience incroyable d’aller à la rencontre du public à Sundance. J’étais un peu nerveux car c’était la première présentation, le film a depuis été présenté dans plusieurs pays comme l’Allemagne, la France, l’Angleterre, la Suède, Israël et dans des pays d’Afrique bien sûr.

En Suède et en Angleterre beaucoup de gens étudient le post colonialisme. Les gens posent les bonnes questions. Faire ce documentaire m’a permis de me rendre compte que de nombreuses personnes s’intéressaient à Fanon, une chose que j’ignorais.

Pour terminer cette interview, je dirais que la France devrait être très fière d’avoir un écrivain aussi important que Fanon, il devrait être plus enseigné en France. Je suis content que ce film sorte dans 23 pays et je remercie tout le monde.










INTERVIEWS BME !


Courts-Métrages | INTERVIEWS BME ! | REPORTAGE VIDEOS | WEB SÉRIE




Suivez-nous
Facebook
Twitter
Newsletter
YouTube
Tumblr
Rss



Inscription à la newsletter










    Aucun événement à cette date.





Derniers tweets

Partager ce site



Derniers tweets