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De Naissance d’une Nation à Birth of a Nation : 100 ans d’esclavage à Hollywood

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Rédigé le Lundi 26 Décembre 2016 à 16:25


S’il est une période historique que le cinéma américain de ces dernières années a mis à l’honneur c’est bien celle de l’esclavage, avec des films comme Lincoln (2012), Django Unchained (2012), 12 Years a Slave (2013), Free State of Jones (2016) et bien sûr Birth of a Nation (2016), sans compter les séries Book of Negroes (2015), Underground (2016) et Roots (2016). L’occasion était donc trop belle, avec la sortie prochaine du Birth of a Nation de Nate Parker en France, de revenir sur un siècle d’images de l’esclavage à Hollywood.


Au commencement était Naissance d’une Nation

De Naissance d’une Nation à Birth of a Nation : 100 ans d’esclavage à Hollywood
Commençons par dire qu’il en va de l’esclavage à Hollywood comme de tous les autres sujets historiques : leur traitement varie grandement selon l’époque et le contexte idéologique qui les voit naître. La première évocation de « l’Institution particulière » remonte à La Case de l’oncle Tom du pionnier Edwin S. Porter en 1903, adaptation du célèbre roman abolitionniste qui popularisa la figure de l’esclave sympathique et totalement dévoué à son maître. Mais s’il est un film qui posa les bases de l’imagerie des Noirs serviles pour longtemps c’est bien Naissance d’une Nation (1915) du « maître » D.W.
Griffith.

Comme on le sait ce premier « blockbuster » de l’histoire d’Hollywood évoquait la guerre de Sécession et la période de la Reconstruction qui débuta avec l’émancipation des esclaves noirs. Connu pour être un immense chef d’œuvre mais aussi le film le plus raciste de l’histoire du cinéma américain, Naissance d’une nation (dont le héros n’était autre que le fondateur du Ku Klux Klan) affirmait sans détour que les Noirs s’ils étaient bons en tant qu’esclaves devinrent une réelle menace lorsqu’ils furent libérés et qu’à ce titre ils ne méritaient que terreur et châtiments. Il faudra attendre 1927 et le crépuscule du muet pour qu’un film prenne ouvertement le contrepied de cette propagande raciste à succès. Ce sera La Case de l’oncle Tom (1927) qui, malgré ses stéréotypes douteux (acteurs blancs maquillés en Noirs et héros métis joués par des Blancs), n’en demeurait pas moins une franche dénonciation de la barbarie esclavagiste.

Oncles Tom, nounous et bouffons

De Naissance d’une Nation à Birth of a Nation : 100 ans d’esclavage à Hollywood
Mais Naissance d’une nation, s’il fonda la grammaire et l’économie du cinéma hollywoodien, imposa aussi et surtout pour longtemps une certaine vision nostalgique de l’esclavage que l’on retrouvera par la suite dans nombre de productions des années 30-60, à commencer par Autant en emporte le vent (1939) autre grand classique incontournable.

De la même manière, l’esclavage constitua la toile de fond de plusieurs films sur la guerre de sécession ou de westerns, depuis Abraham Lincoln de Griffith (1930) jusqu’à Alamo de John Wayne (1960) en passant par La Piste de Santa Fe (Santa Fe Trail, Michael Curtiz, 1940), qui faisait de John Brown, leader blanc d’une révolte sanglante contre l’esclavage lancée à la veille de la guerre de sécession, un fanatique religieux illuminé. Notons que dans tous ces films, les esclaves s’apparentaient à des objets du décor dans des productions dont les Blancs demeuraient bien évidemment les vedettes. A ce titre on ne peut d’ailleurs pas vraiment parler de films sur l’esclavage à part peut-être pour L’Esclave libre de Raoul Walsh (1957) qui, s’il offrait encore le rôle principal à une Blanche (en fait une esclave métisse très claire de peau dans l’histoire) évoquait quand même plus directement le sujet – à travers par exemple une scène de vente d’esclaves – mais de manière encore bien euphémisée. Pour le reste, si esclaves noirs il y avait, c’était sous les traits caricaturaux de l’oncle Tom (le serviteur qui-se-sacrifie-pour-son-maître dans Alamo), du bouffon (Stepin’ Fetchit dans Les Affameurs en 1952) ou de la nounou (Hattie McDaniel dans Autant en emporte le vent en 1939) qu’ils étaient invariablement dépeints.

Blaxploitation et radicalisme

De Naissance d’une Nation à Birth of a Nation : 100 ans d’esclavage à Hollywood
Un vrai tournant dans le traitement de l’esclavage au cinéma s’opéra cependant en 1969, année de rupture s’il en est qui vit la fin de la censure au cinéma, l’émergence du Nouvel Hollywood (cf. Easy Rider) mais aussi, accessoirement, une radicalisation des mouvements contestataires (Black Panthers, Weathermen). C’est cette même année qu’Herbert Biberman, ex-blacklisté communiste de la « chasse aux sorcières », réalisa Esclaves avec notamment Ossie Davies et Dionne Warwick. C’est sans conteste le premier film américain à dénoncer sans détour l’inhumanité de l’esclavage en évoquant les révoltes, les châtiments corporels et la promiscuité sexuelle entre maîtres et esclaves. On retrouvera un peu plus tard ce dernier sujet sulfureux au centre de Mandingo de Richard Fleischer (1975) œuvre crépusculaire et sordide qui évoquait la décadence du vieux Sud via l’attirance sexuelle malsaine du maître et de la maîtresse de maison pour leurs esclaves serviles à grand renfort d’érotisme SM. Le sujet sembla d’ailleurs porteur puisqu’une suite fut réalisée, intitulée Drum (1976), avec encore dans le rôle de « l’étalon noir » l’ex-boxeur Ken Norton. Autre athlète, autre diptyque, Fred Williamson dans The Legend of Nigger Charley (« Libre à en crever » – plus gros succès de la Paramount de l’année 1972) et The Soul of Nigger Charley (1973) ou la cavale meurtrière et vengeresse d’un trio d’esclaves fugitifs prêts à en découdre – qui se situaient loin, très loin donc des personnages à la oncle Tom… Ces films constituaient à leur manière des archétypes de film de Blaxploitation bon marché et très rentables dans lesquels des héros noirs sculpturaux réglaient définitivement – et violemment – leurs comptes avec les « cochons » blancs racistes, et par la même avec l’époque de l’esclavage et son imaginaire hollywoodien. Notons qu’en ces années de revendications identitaires tout azimut la télévision ne fut pas en reste avec le mythique téléfilm « Racines » (1977) ou le moins connu « The Autobiography of Miss Jane Pittman » (1974).

De Glory à Lincoln : vers un consensus

De Naissance d’une Nation à Birth of a Nation : 100 ans d’esclavage à Hollywood
Avec les années 80-90 le ton se fit plus apaisé. La vague Blaxploitation et les mouvements contestataires avaient reflué, et l’Amérique renoua avec l’optimisme de ses mythes fondateurs. Ce qui n’empêcha pas la critique, mais à la condition qu’elle fut modérée et toujours in fine à la gloire de la démocratie américaine qui sut, nous disait-on, réparer ses erreurs. Deux films furent emblématiques de cette posture : Glory d’Edward Zwick (1989) et Amistad de Steven Spielberg (1997).

Le premier évoquait la lutte héroïque et désespérée de soldats unionistes noirs durant la guerre de Sécession et de leur commandant blanc. Le second relatait le procès historique qui fit suite à la mutinerie d’un groupe d’esclaves à bord d’un navire négrier. Or il se trouve que ces deux films à grand spectacle avaient la particularité d’une part de donner le rôle principal à des stars blanches (à qui revenait donc le mérite du combat abolitionniste) et, d’autre part, de ne pas condamner l’Amérique pour son implication dans la traite mais seulement une partie de celle-ci, en gros les Sudistes – ce qui semble quand même discutable même si, il est vrai, le pays connut de fervents abolitionnistes blancs. La sortie en 2012 – en pleine élection de second mandat d’Obama – de Lincoln et de Django Unchained ne constitua pas dès lors une véritable nouveauté. Le premier ne faisant que perpétuer une longue tradition de film bavard et apologique sur les mérites de la démocratie américaine qui avait permis l’abolition de l’esclavage (tendance Amistad donc), le second lui ne faisant que recycler les recettes bis du spaghettis et de la blax (tendance Nigger Charley). On retiendra surtout que la grande différence entre ces deux films c’est que seul le second offrait le premier rôle à un Noir.

La vraie nouveauté en fait se fera sentir à l’occasion de deux œuvres postérieures : 12 Years a Slave de Steve McQueen (2013) et The Birth of a Nation de Nate Parker (2016), deux films sur l’esclavage pour la première fois réalisés par des Noirs. Enfin pas tout à fait, en 1993, sortit Sankofa une coproduction internationale du vétéran d’origine éthiopienne Haile Gerima. Mais sa diffusion demeura relativement confidentielle et ne rapporta que 2,7 millions de dollars aux Etats-Unis, contre 56 pour 12 Years a Slave – et 187 au niveau mondial.

Birth of a Nation Vs 12 Years a Slave

Voici donc deux films réalisés par des Noirs, l’un anglais l’autre américain, tous deux inspirés d’histoires vraies et sortis à trois ans d’intervalle, en 2013 et 2016.

12 Years a Slave de Steve McQueen (2013) qui débute en 1841 dans l’Etat de New York, raconte le cas de Solomon Northup (Chiwetel Ejiofor), un Noir libre marié et père de deux enfants, qui fut kidnappé par des brigands pour être revendu dans le Sud en tant qu’esclave. Durant douze ans il perdit ainsi sa liberté et ne put qu’assister impuissant aux violences et sévisses inhérentes à « l’Institution particulière ». Finalement, grâce à un travailleur canadien nommé Bass (Brad Pitt) de passage sur la plantation et opposé à la servitude des Noirs, il put faire passer un message à sa famille et fut enfin libéré par le shérif local après qu’un commerçant blanc qu’il connaissait avant son kidnapping fut venu témoigner en sa faveur.

The Bith of a Nation de Nate Parker (2016) raconte lui la vie d’un autre esclave célèbre ayant véritablement vécu entre 1800 et 1831, celle de Nate Turner, un Noir captif qui savait lire et devint pasteur mais qui, face à l’injustice dont il fut le témoin en prêchant sur les plantations – mais aussi dont il fut la victime (il eut droit au fouet) – décida d’organiser un soulèvement d’esclaves. C’est Dieu qui le lui aurait ordonné disait-il. Après avoir assassiné son maître dans son sommeil à coup de hache, il mena avec ses acolytes une expédition punitive qui causa la mort d’une soixantaine de Blancs. L’armée fut dépêchée et la révolte circonscrite. Dans les jours qui suivirent des centaines d’esclaves furent tués ou pendus et Nate Turner dût se rendre aux autorités pour stopper le massacre. Le jour de son exécution par pendaison en place publique, il ne baissa pas les yeux, comme il l’avait fait toute sa vie, mais les leva vers le ciel.

Deux films donc qui ont le mérite de rappeler sans fausse pudeur ce que fut l’esclavage aux Etats-Unis, mais deux histoires aussi diamétralement opposées. Car il y a quand même une sacrée différence entre raconter l’histoire d’un Noir libre kidnappé par de méchants Blancs puis libéré par de gentils Blancs, et raconter l’histoire d’une révolte d’esclaves menée contre les Blancs par un leader afro-américain jusqu’au-boutiste. Il est clair que le propos ne revêt pas les mêmes significations. Dans un cas le spectateur compatit au sort d’un homme injustement maltraité à cause de quelques Blancs racistes mais à qui finalement justice sera rendue, dans l’autre il comprend que l’esclavage fut un système structurel et qu’une révolte pour le renverser fut largement justifiée. Au-delà de ce schéma narratif, la principale différence repose ainsi sur la portée symbolique de ces deux œuvres. Raconter l’histoire de Nate Turner c’est rappeler que les esclaves ne furent pas de simples victimes passives mais qu’ils résistèrent. C’est un enjeu essentiel et cela l’a toujours été. Turner fut d’ailleurs redécouvert et célébré dans les années 60 et 70 par Malcolm X et les Black Panthers qui y firent souvent référence. Pendant très longtemps les livres d’histoire – et le cinéma hollywoodien a fortiori – prirent en effet bien soin de ne pas évoquer ces révoltes d’esclaves de manière à édulcorer la violence de « l’Institution particulière » mais aussi pour ne pas donner de modèles politiques aux jeunes révoltés des ghettos. Or, on le sait, la mémoire est un enjeu idéologique majeur. Refuser aux descendants d’esclaves de se reconnaître dans une figure emblématique comme Nate Turner, un Noir radical qui choisit de se battre jusqu’à la mort pour acquérir sa liberté et celle de tous les siens, c’est contribuer à cautionner les structures mentales de domination. 12 Years a Slave est en comparaison bien inoffensif. Et s’il a le mérite de rappeler les souffrances qu’endura le peuple noir 400 années durant – mais tout le monde n’est-il pas d’accord pour condamner l’esclavage ? – il n’a pas véritablement pour fonction de rendre leur fierté aux Afro-américains. Birth of a Nation oui. Et, au-delà de rétablir une vérité historique, il a aussi pour effet de laver l’affront des représentations racistes qui depuis un siècle salissent la mémoire des descendants d’esclaves. Ce n’est pas pour rien que Nate Parker a choisi d’intituler son film Birth of a Nation, autrement dit du même nom que le film de D.W.Griffith sorti un siècle plus tôt et dans lequel le « super-héros » n’était autre que le leader du Klu Klux Klan. A ce titre, Birth of a Nation (1915) demeure encore à ce jour l’œuvre sans doute la plus raciste et la plus pernicieuse que le cinéma américain ait jamais produit.
De Naissance d’une Nation à Birth of a Nation : 100 ans d’esclavage à Hollywood

Mais il faut croire que le public de l’ère Obama opta pour le consensus plutôt que pour le radicalisme. Le public blanc surtout, à n’en pas douter. Pour l’anecdote, lors d’une projection récente du film de Parker à l’occasion d’un festival (situé en France) entièrement fréquenté de spectateurs blancs de la classe moyenne, j’ai pu observer que l’œuvre n’avait pas beaucoup plu. J’entendis même un spectateur dire qu’il n’aimait pas ce « genre de films où tous les Noirs sont bons et tous les Blancs mauvais ». A croire que selon lui les esclavagistes méritaient plus de clémence… Toujours est-il que si 12 Years a Slave rafla la mise aux Oscars (dont celui du meilleur film) et cartonna au box-office mondial avec 187 millions de dollars de recettes (dont 56 en Amérique), Birth of a Nation lui n’en rapporta que 15 aux USA malgré son « Grand prix du jury » et son « Prix du public » au festival de Sundance. Il faut dire que sa sortie américaine fut éclaboussée par une sombre affaire de viol auquel aurait participé Nate Parker dans sa jeunesse lorsqu’il était lutteur à l’Université (mais pour laquelle il fut acquitté). Sans doute que le scandale aura contribué à l’échec – relatif – de Birth of a Nation. Mais peut-être n’est-ce pas là la seule raison. Car il semble bien que la tendance générale sous Obama fut définitivement au feel good movies, au consensus et aux bons sentiments (songeons à La Couleur des sentiments, au Majordome ou encore à Loving) et dans ce paysage anesthésiant le film de Nate Parker pourrait bien avoir quelque chose d’anachronique. Il semble davantage appartenir en effet à l’époque de la Blaxploitation ou du cinéma New Jack des années 90. A moins qu’il n’annonce la tendance à venir du cinéma noir sous l’ère Trump.

THE BIRTH OF A NATION _ BANDE ANNONCE

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Regis Dubois


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